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Géomaticien Nomade Digital : Est-ce possible?

Utopique pour une majorité et une réalité pour une minorité, le nomadisme digital est un phénomène contemporain en vogue qui fait rêver de nombreuses personnes. Qu’est-ce qu’un Nomade Digital? Par définition, un nomade digital est un individu travaillant à distance grâce à internet depuis n’importe quel endroit du monde. De plus en plus d’actifs réalisent leurs missions professionnelles à distance, on les appelle des télétravailleurs, ou remote workers en anglais. La plupart d’entre eux travaillent de leur domicile un ou quelques jours par semaine mais il est déjà plus rare de rencontrer des gens qui peuvent se permettre de voyager d’un pays à l’autre tout en accomplissant leurs missions. D’après les différentes études, et c’est une évidence, les métiers des Nouvelles Technologies d’Informations et de Communications (NTIC) possèdent un maximum d’avantages pour travailler d’où l’on souhaite avec une connexion internet et un pc portable. Mais alors, grâce aux Systèmes d’Informations Géographiques, peut-on devenir Géomaticien Nomade Digital? Après des chiffres sur le télétravail, cet article mettra en lumière quelques éléments de réponses défavorables à cette interrogation. Puis de manière opposée, on verra qu’il existe certaines possibilités pour s’établir géomaticien nomade digital.

I. Quelques statistiques sur le télétravail

Le sujet du télétravail peut paraître lointain pour certaines personnes car ce mode de travail reste peu développé dans de nombreux pays et notamment en France en comparaison par exemple aux pays anglo-saxons ou scandinaves. Les chiffres issus des études sur le sujet divergent car elles ne prennent pas en compte la même définition selon le nombre d’heures ou de jours télétravaillés ou encore le cadre juridique (télétravail formel ou informel). Entre 2000 et 2010, d’après le cabinet Gartner, l’ensemble des pays étudiés est marqué par une évolution croissante des taux de la population active pratiquant le télétravail plus de 8h par mois (figure 1). En 2010, cette pratique est évaluée à 18.3% en moyenne en Europe (5.5 % en Italie, 8.9% en France, Royaume-Uni 22.8%, 30.6% en Belgique, 32.9% en Finlande), 25% au Japon et 28% aux États-Unis.

Figure 1 : Part des actifs pratiquant le télétravail plus de 8 heures par mois sur la période 2000-2010 (Source: Gartner, analyse Roland Berger).

En France, des études plus récentes montrent une augmentation assez forte des chiffres. Ainsi, en considérant le fait de télétravailler au moins une journée par semaine, 16.7% des actifs ont recours à cette pratique d’après l’enquête nationale « Tour de France du télétravail » réalisée en 2013 par des spécialistes des nouvelles formes de travail (LMBG Worklabs, Neo-nomade, Openscop et Zevillage). Ce même taux est évoqué dans une analyse datant de 2016 par le cabinet DR Kronos. Plus de 60% des actifs concernés déclarent réaliser leurs missions depuis leur domicile et le reste dans des centre d’affaires ou des espaces de co-working et surtout le télétravail est réalisé de manière informelle pour environ deux tiers d’entre eux. C’est notamment pour cette dernière raison que le cabinet Obergo et la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail estiment respectivement les taux réels de télétravailleurs en France aux alentours de 2 % et  de 8%.

Ces taux relativement bas ne seraient pas incompréhensibles si les actifs eux-même pensaient que le télétravail est une mauvaise pratique. Mais, au contraire, une majorité d’entre eux souhaite y avoir recours. Et parmi les télétravailleurs, 71 % des personnes interrogées lors de l’enquête du cabinet DR Kronos estiment que ce mode de travail est une «véritable révolution» et la quasi-totalité pense que cela améliore le bien-être des salariés. Alors comment expliquer ce décalage?

II. Géomaticien nomade : quels sont les blocages?

De manière générale, tous domaines professionnels confondus, les principaux blocages sont principalement socio-économiques, culturels et techniques. D’après le rapport « Le développement du télétravail dans la société numérique de demain » de Novembre 2009, le Centre d’analyse stratégique (France stratégie depuis 2013) souligne un manque de réactivité organisationnelle face au télétravail. Cette étude date un peu mais de nombreux éléments sont encore vérifiés à ce jour puisqu’on observe encore un manque de formation des télétravailleurs potentiels ou des managers, qui doivent acquérir de nouvelles compétences managériales.

En France, la culture du management impose souvent un contrôle à vue plutôt que par objectif. L’image d’un télétravailleur ou d’un nomade digital est souvent caricaturée à celle d’une personne au bord d’une plage en train de « se la couler douce ». La peur de la perte du contrôle de la hiérarchie sur les subordonnées est typique d’une structure verticale et descendante du travail  mais heureusement, ce schéma n’existe plus aujourd’hui, n’est-ce pas?

En outre, d’un point de vue organisationnelle, on remarque souvent des services  relativement cloisonnés dans les collectivités ou sociétés privées et le rôle du service informatique est majeur. Tout le monde connaît Jean-Claude, le Directeur des Services Informatiques, qui interdit tout échange de flux avec l’extérieur à cause de la SÉCURITÉ. Ce fameux argument utilisé sans cesse par nos pouvoirs politiques (sécurité routière, santé, etc) est certes légitime mais il ne faut pas que la peur du risque devienne paralysante. Dans le cas où le service informatique et le service géomatique sont séparés alors il est souvent difficile pour le géomaticien d’avoir une certaine liberté dans l’organisation de son travail. Et alors si le géomaticien est aussi administrateur de réseaux, d’autres problèmes se posent. Dans les structures moyennes, on croit souvent que le géomaticien est un « mouton à cinq pattes ». En clair ces tâches sont souvent réparties entre l’administration réseau pour l’entreprise, l’assistance informatique pour l’équipe et les réelles missions liées aux données géographiques. Pour ma part, je considère cet éclatement des rôles comme un vrai gâchis pour le développement professionnel du géomaticien en terme d’épanouissement et d’élévation des compétences. Cette dispersion de missions impactent forcément sur le développement de la structure elle-même.

Des facteurs culturels spécifiques à la France bloquant l’essor du télétravail sont évoqués comme la conception collective du travail « à la française » et l’histoire des relations entre partenaires sociaux. Les syndicats défendaient notamment la prise en charge des accidents du travail par l’entreprise. Et là, on peut comprendre la position de rejet du patronat si les salariés veulent être libres de décider de leur lieu de travail.

Concernant les contraintes techniques, la mise en place des outils informatiques essentiels pour le télétravail peuvent ne pas suffire face à la lenteur du débit internet en lien avec la nature de l’activité. Gérer l’ensemble des travaux par internet et sur l’ensemble du globe terrestre paraît à l’heure actuelle totalement illusoire. Admettons que vous réunissez toutes les conditions pour télétravailler, parmi vos missions, vous devez modifier des géométries spatiales bancarisées dans PosgreSQL à l’aide de QGIS. Ou vous souhaitez réaliser quelques modifications sur des lignes de codes de WebSIG pour vos business en ligne. Confiant et enthousiaste et passionné par la Nature, vous envisagez de parcourir les forêts tropicales en compagnie de votre drone tout en accomplissant vos tâches géomaticiennes journalières. Trouver une connexion à internet est envisageable mais il n’est pas certain que « votre magnifique requête SQL passe dans les tuyaux ». Évidemment, cet exemple est extrême mais il ne faut pas nier qu’en SIG et en Télédétection, les données géographiques sont gourmandes en ressources informatiques. Par conséquent, cela peut limiter le travail à distance pour certaines tâches.

III. Quelles sont les pistes pour devenir géomaticien nomade digital?

On a vu que devenir géomaticien nomade n’est pas si simple. Pour la mise en place de ce mode de travail, on peut distinguer deux cas de figure pour le géomaticien selon son statut professionnel.

III.1. Géomaticien nomade en tant que salarié

Certes revoir l’organisation du travail n’est souvent pas le rôle du géomaticien salarié. Mais concevoir l’architecture SIG pour plus de flexibilité et d’interaction entre les outils SIG est la base d’une ouverture vers le télétravail. Si vous pouvez gérer les serveurs, les bases de données, les logiciels SIG, les scripts des WebSIG depuis n’importe quel poste en interne, pourquoi ne pas le faire « en dehors de vos bureaux »? Ah oui, il faut convaincre Jean-Claude et ses supérieurs, comment faire?

Pour l’ouverture des ports ou du VPN, offrez des cafés à Jean-Claude. Plus sérieusement, cette problématique est souvent politique et relève alors du cas par cas.

Concernant votre supérieur, le plus simple est de commencer par la technique du « pied dans la porte ». C’est-à-dire que vous allez lui évoquer le sujet une fois, deux fois… tout en ventant les bienfaits du télétravail pour vos missions afin qu’il commence à cogiter. Quels sont les avantages du télétravail? L’étude de DR Kronos de 2016 montre en moyenne qu’il génère une baisse de 5.5 jours par an d’arrêts maladie, une augmentation du temps de travail de 2.5 %, une augmentation de la productivité de 22 %, une réduction de 40 min du temps moyen de trajet domicile-travail, une augmentation de 45 min du temps moyen de sommeil des salariés. Étant donné l’essor de ce mode de travail, vous pouvez certainement prendre un géomaticien nomade comme exemple. Comme évoqué dans le livre « La semaine de 4 heures » de T. Ferris, demandez à votre supérieur de réaliser un test et prouvez que c’est une bonne solution par des résultats concrets (concentration optimale, avancement de projets, finalisation de rapports, etc).

Enfin, en France, si le problème relève du cadre juridique, l’ordonnance « Macron » n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 refonde le télétravail dans le sens où il s’affranchit du support contractuel individuel et le Code du travail vise le télétravail occasionnel et non plus seulement régulier. Le premier alinéa de l’article L. 1222-9 du Code du travail modifié par l’ordonnance définit désormais le télétravail comme « toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication ». Cette évolution législative affirme que le télétravailleur a les mêmes droits que le salarié qui exécute son travail dans les locaux de l’entreprise et désormais, la loi propose plusieurs garanties pour l’employé. Ainsi, l’accident survenu sur le lieu où est exercé le télétravail pendant l’exercice de l’activité professionnelle du télétravailleur est présumé être un accident de travail (article L. 411-1 du Code de la sécurité sociale).

Et surtout, pour faire face à des contraintes personnelles, tout salarié qui occupe un poste éligible à un mode d’organisation en télétravail dans les conditions prévues par accord collectif ou, à défaut, par la charte, peut demander à son employeur le bénéfice du télétravail. « L’employeur qui refuse d’accorder le bénéfice du télétravail à son salarié doit motiver sa réponse. »

Ces différents éléments devraient vous aider à mettre en place une activité salariée en télétravail.

III.2. Géomaticien indépendant et entrepreneur

Par définition, être géomaticien indépendant et entrepreneur signifie qu’on devrait être maître de son organisation du travail à condition bien-sur de ne pas être esclave de son entreprise. On doit distinguer deux types de sociétés d’ingénierie en géomatique : la société de prestations de services et la société vendant un produit (en ligne). Dans les deux cas, il est tout à fait possible de télétravailler.

Dans le premier cas, la réalisation de prestations à distance demande une vision moderne de la part client. D’une part, les outils d’informations et de communications permettent de discuter et de mettre en place des projets (développement de WebSIG) ou/et des formations SIG relativement facilement. D’autre part, il faut comprendre que les déplacements pour une prestation sont coûteux et souvent mesurés dans le temps C’est-à-dire que le suivi ne sera pas aussi flexible si vous vous déplacez que si vous organisez la prestation à distance. Les mentalités évoluent dans ce sens de manière certaine.

La vente de produits basés sur les données géographiques est pour moi le meilleur investissement pour devenir géomaticien nomade à condition que le business cartographique créé soit déjà dans la phase de post Product/Market fit. Ce concept créé par Marc Andreessen, investisseur et créateur de Netscape et de Mosaic signifie que le produit correspond à un marché, qu’il se convertit par lui-même sans avoir besoin de convaincre chaque client. En clair, vous passez beaucoup moins de temps à l’effort de travail (conception, communication, etc) que le produit ne vous rapporte d’argent. L’automatisation des procédés liée à une bonne architecture SIG est la clé de la réussite.

Enfin, dans les deux cas, à partir d’un certain seuil de chiffre d’affaires, il est évident que la délégation intelligente des missions est souvent favorable à la liberté de choix du lieu de travail.

En conclusion, la géomatique, le télétravail et le nomadisme ne sont pas incompatibles. Même si les statistiques relatives au télétravail montrent des disparités d’organisation et de culture professionnelle à travers les pays et les cultures, les tendances de mise en place de ce mode de travail sont positives. La géomatique est basée sur les outils de technologies d’informations et de communications et ce domaine a donc tous les fondements pour favoriser le télétravail et le nomadisme digital. Les cadres juridiques et les schémas organisationnels évoluant, c’est aussi aux géomaticiens salariés de se prendre en main et de forcer la décision de la hiérarchie. Enfin, la création de business cartographique et de prestations et de formations SIG à distance connaissent un véritable essor, ce qui favorise un nouveau paradigme pour le métier de géomaticien. Peut-être qu’être géomaticien nomade deviendra la norme, qui sait?!

Pour aller plus loin, en France, la mission Société Numérique élabore un programme d’action afin de favoriser l’autonomie et la capacité de tous à saisir les opportunités du numérique pour tous les territoires.

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Florian Delahaye: Passionné de Géomatique
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